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juin 26

L’erreur de Descartes (A. Damasio) voyage au coeur des émotions

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Antonio Damasio – Ed. Odile Jacob

I. Études de cas

Dans un premier temps, Damasio présente les cas de plusieurs personnes ayant été atteintes de lésion cérébrales. Il aborde en particulier le célèbre cas de Phineas Gage et celui d’un de patients qu’il, appelle Elliot.

Phineas Gage

En 1848, Phinea Gage est victime d’un accident du travail. Une barre à mine d’un mètre vingt lui traverse la tête. Il n’en meure pas et récupère (apparemment) la plupart de ses facultés excepté la vue de l’œil droit. Cependant, on constate un important changement dans son comportement. Il devient grossier, il se montre par la suite incapable de prendre une décision judicieuse concernant sa vie personnelle. On perd finalement sa trace. Son crâne est cependant récupéré ce qui permettra aux collaborateurs de Damasio de reconstituer la blessure assez précisément et de conclure que c’est le lobe préfrontal qui avait été touché.

Elliot

Elliot est l’un des patients de Damasio. À la suite d’une tumeur cérébrale, il a subit l’ablation d’une partie du lobe frontal.
Tous les tests d’intelligence montrent qu’Elliot n’a pas perdu sa capacité de réflexion. Il est toujours capable d’analyse, de synthèse, de comparaison, etc. Il a même un QI supérieur à la moyenne. Pourtant Elliot est incapable de reprendre son ancien emploi. Son attitude générale a changé. Il est froid et détaché, ne semble pas touché par ce qui l’entoure. Elliot a une sensibilité émotionnelle quasi nulle et se rend compte de cet état.

Comme pour Gage, on constate l’incapacité d’Elliot à prendre des décisions concernant les domaines personnels et sociaux.

Émotions et décisions

De ces deux cas et d’autres, Damasio fait le constat que ces patient ayant subit une lésion du lobe frontal présentent les mêmes caractéristiques :

  1. L’incapacité de prendre des décisions dans le domaine personnel ou social
  2. Le déficit de ressenti émotionnel

Il fait donc l’hypothèse que le ressenti des émotions participe à la prise de décision.

On considère souvent que les émotions sont un handicap dans la prise de décision, qu’elle vienne parasiter le raisonnement. C’est juste, mais ce n’est pas tout. Les émotions sont aussi une aide à la prise de décision.

À la suite de ces études, Damasio tire les conclusions suivantes :

  1. Si la région Ventro-médiane du cortex préfrontal est lésée, il y a perturbation du ressenti des émotions et de la capacité à prendre des décisions (en particulier dans le domaine personnel et social)
  2. Lorsqu’on constate une incapacité à sentir les émotions et à la prise de décision décisions (en particulier dans le domaine personnel et social), il y a lésion ventro-médiane du cortex préfrontal.
  3. Si les lésions sont localisées dans la zone ventro-médianes, mais aussi dorsale et latérale du cortex préfrontal, alors les perturbations concernent un domaine plus large que le personnel et le social.

La conclusion est que déficit de capacité de décision et de ressentir les émotions sont intimement liés.

Les malades atteints d’anosognosie présente également la caractéristique de ne pas ressentir les émotions et d’avoir des difficultés à prendre des décisions. Cette pathologie fait suite à une attaque cérébrale et entraîne une paralysie du côté gauche du corps. Le patient ne reconnaît pas son état et nie être paralysé. On constate également que si la paralysie est à droite, il n’y a pas d’anosognosie. Ces observations conduisent à confirmer la spécialisation des hémisphères. On peut compléter les conclusions précédentes et dire qu’une lésion des aires corticales sensorielle de l’hémisphère droit entraîne les mêmes caractéristiques que les lésions sur la partie ventro-médianes du cortex préfrontal, avec en plus une interruption des perceptions sensorielles du corps.

II. Éléments d’explication

  1.  L’environnement social est complexe et incertain. Pour prendre une décision dans cet environnement, il faut pouvoir traiter toutes sortes d’informations et être en mesure de leur appliquer certaines stratégies de raisonnement. De plus, cette capacité de traitement étant liée à la survie, ces informations doivent comprendre des données concernant le corps et sa régulation. Ces informations ont donc des origines à la fois externes et internes.
  2. Les processus de perception et d’expression des émotions font partie de ces données de régulation corporelle.
  3. Les informations en question sont situées dans de nombreuses régions du cerveau relativement distantes les unes des autres. C’est la relative simultanéité des processus qui donnent l’illusion d’une unité.
  4. De ce fait, les stratégies de raisonnement ne peuvent leur être appliquées que si leurs représentations sont maintenues un temps assez long (au minimum plusieurs secondes).

Le corps et le cerveau sont en communication indissociable, principalement par deux voies :

  • Le système nerveux par des moyens électro-chimiques, dans le sens cerveau vers corps et dans le sens corps vers cerveau
  • Le système sanguin en véhiculant des substances qui transmettent des informations (hormones, neurotransmetteurs, modulateurs…

Fonctionnement mental

Le fonctionnement mental se réalise par la création d’ « images mentale ». Par ce terme, on n’entend pas seulement des images visuelles, mais aussi des représentations qui peuvent être olfactive, auditives, etc.

Ces images sont ensuite organisées en processus de pensée. « Selon moi, c’est là le phénomène central de la neurobiologie : des représentations neurales, consistant en la modification biologique de circuits neuroniques par les processus de l’apprentissage, donnent lieu à des images au sein de notre monde mental. Autrement dit, des changements microscopiques (affectant les corps cellulaires, les dendrites, les axones et les synapses) dans les circuits’ neuroniques déterminent des représentations neurales, lesquelles déterminent à leur tour des images que nous ressentons comme appartenant à notre moi propre. »

Si le cerveau et le corps interagissent, cet organisme, lui, interagit avec son environnement. Principalement par le mouvement et l’appareil sensoriel. La perception sensorielle à cela de particulier que les systèmes sensoriels ne sont pas connectés directement entre eux. De nombreuses structures sont interposées. Que nous apporte cette complexité ? « La réponse est que l’activité qui y prend place, de concert avec celle des régions d’entrée et de sortie, détermine à chaque instant des images dans notre esprit, les remodelant et les recombinant rapidement. En se fondant sur ces dernières, dont je dirai davantage dans les pages qui vont suivre, nous sommes en mesure d’interpréter les messages arrivant dans les cortex sensoriels fondamentaux, de telle sorte que nous puissions les organiser en tant que concepts et les classer dans des catégories. Nous sommes ainsi en mesure de pouvoir formuler des stratégies de raisonnement et de prise de décision ; de choisir une réponse motrice dans la gamme de celles qui sont disponibles dans notre cerveau ; ou bien d’en former une de type nouveau, grâce à la combinaison, sous l’égide de la volonté, de séries d’actions élémentaires, ce qui peut nous permettre aussi bien de frapper de grands coups sur une table, que de serrer un enfant dans nos bras, d’écrire une lettre au directeur d’une publication, ou déjouer de Mozart au piano. »

Entre les 5 grandes régions d’entrées sensorielles et les 3 grandes régions de sortie on trouve le cortex d’association, les ganglions de la base, le thalamus, le cortex et les noyaux du système limbique, le tronc cérébral et le cervelet. Cet ensemble forme une sorte d’« organe de gouvernement ».

Un autre point important à préciser est que contrairement à l’illusion de notre perception il n’existe pas un centre unique qui rassemble toutes les perceptions sensorielles simultanées qui nous arrivent. Il n’y a pas de « Théâtre Cartésien ». Le Moi est un état neurologique perpétuellement recréé. Le traitement des informations sensorielles est dispersé, c’est la synchronisation temporelle de ces perceptions qui en donne l’impression d’unité. Il est possible que ce fait explique en partie les états confusionnels liés à certains accidents (coups sur la tête…) ou à certaines maladies mentales (schizophrénie…)

Les informations sous forme d’images mentales sont de deux types :

  • Perceptives. C’est-à-dire directes et construites à partir des perceptions sensorielles immédiates.
  • De rappel. Celles qui sont construites à partir des images passées qui sont rappelées à cette occasion.

Damasio les nomme des « représentations potentielles ». C’est-à-dire que les images ne sont pas stockées à l’image d’une bibliothèque ou d’une salle d’archives sous une forme complète (photos, fiches, etc.)

Les images de rappel se font sous forme d’une reconstruction permanente. Il s’agit de tentatives de reproduction. Elles se font de la même manière, c’est-à-dire en activant les mêmes zones cérébrales, que la première fois quelles avaient été construite sous forme d’images perceptives. Ces images de rappel se font à partir de « représentations potentielles » présentes à l’état latent au sein de groupes de neurones que Damasio nomme des zones de convergence. Ces zones de convergences contiennent une description des activités neuronales permettant de recréer l’image. On pourrait faire le parallèle ici avec l’ADN qui contient les informations nécessaires à la création d’un être complet.

Fonctionnement cérébral

Le néo-cortex est indispensable pour la formation des représentations mentales mais il ne peut y parvenir que grâce à la collaboration du cerveau « archaïque » sous-jacent (hypothalamus, tronc cérébral…). Pourquoi ? Comment ?

Ces circuits sont impliqués dans la survie c’est pour cette raison qu’ils sont « tenus au courant » de l’activité du néo-cortex.

  1. Le caractère « bon » ou « mauvais » d’une situation leur est signalé
  2. Ils réagissent de façon préprogrammée à ces caractères.
  3. Régulation biologique de la survie

Cette régulation est organisée autour des principes suivants :

  • Réflexes, instincts et pulsions de survie corporelle qui sont régulés par le cerveau « archaïque » (faim, sommeil, etc.)
  • Pulsions et instinct pour fuir les conditions néfastes, et pour propager les gènes.

La capacité de perception et d’expression des émotions reflète le jeu des pulsions et des instincts.
Les représentations potentielles qui contrôlent les pulsions et les instincts varient peu.
Le caractère « bon » ou « mauvais » des situations est classé par le système de régulation en fonction de la proximité d’autres situations. Les circuits les plus importants de ce système sont situés dans l’hypothalamus (glandes endocrines) et le tronc cérébral.

Au-delà de la pulsion et des instincts

Si pour Descartes, les penchants animaux de l’homme sont « maîtrisés » grâce à un agent immatériel par la pensée et la raison, pour Damasio, cet agent n’est pas immatériel mais biologique.

Freud quant à lui propose le concept de surmoi qui permet d’adapter les instincts aux nécessités sociales. Damasio remarque que ce concept ne permet pas d’élucider la question en termes neuraux et pose la question :

Quelles sont les structures cérébrales qui permettent de rendre compte de ces régulations ?
Son intuition est que les représentations neurales des règles sociales sont inextricablement liées à celles, innées, de la régulation biologique car elles sont liées à la survie de l’espèce et de l’individu.

L’intention de Damasio n’est cependant pas de dévaluer les émotions et les sentiments.

Les émotions et leurs perceptions

La dimension du néocortex correspond à une spécialisation des zones et à des capacités d’adaptation à différents environnements. Au cerveau archaïque (en bas) la régulation biologique du corps et des émotions. Au néocortex, la raison et la volonté. Cependant, cette simplification est en contradiction avec les observations faites dans la première partie (processus rationnels de prise de décision). Par ailleurs, la longévité semble corrélé non seulement avec la grande dimension du néocortex mais aussi avec celle de l’hypothalamus.
Les facultés de raisonnement que l’on pensait exclusivement dévolues au néocortex ne peuvent en fait fonctionner sans l’aide des fonctions régulant les fonctions biologiques situées au niveau sub-cortical. Le cerveau ne se construirait pas « au dessus » des mécanismes de régulation biologique, mais « à partir » de ces mécanismes.

Damasio suggère que l’expression et la perception des émotions fournit « un pont » entre les processus rationnels et non rationnels, entre les structure corticales et sub-corticales.

Si nous essayons de nous représenter une émotion très forte, puis que nous nous efforçons de faire disparaître de notre conscience toutes les impressions correspondant à sa traduction corporelle, nous constatons qu’il ne reste rien, aucun « matériau mental » à partir duquel on peut se représenter l’émotion en question, et qu’à la place on ne perçoit, de façon intellectuelle, qu’un état neutre et froid.
Quelle sensation de peur resterait-il, si l’on ne pouvait ressentir ni les battements accélérés du cœur, ni le souffle court, ni les lèvres tremblantes, ni les membres faibles, ni le mal de ventre ? Il m’est impossible de l’imaginer. Pouvons-nous nous représenter la colère, sans bouillonnement dans la poitrine, sans rougissement du visage, sans dilatation des narines, sans crispation des mâchoires, sans esquisse de vifs mouvements, et à leur place des muscles flasques, une respiration calme et un visage placide ? »

W. James

Pourtant, la théorie de James ne rend pas compte du poids du contexte mental. C’est-à-dire que la conception de James est valable pour les émotions simples qui peuvent être celles du jeune enfant, mais elle ne peut rendre compte des émotions très complexes dont peuvent être la proie les adultes en relation.

À partir de la conception de James, Damasio propose un mécanisme alternatif. Il y aurait deux niveaux d’émotions. L’un préprogrammé et simple (James) et l’autre plus complexe il définit ainsi :

  • Émotions primaires (automatiques de l’enfant)
  • Émotions secondaires (âge adulte, élaborées à partir des émotions primaires)

L’amygdale à un rôle prépondérant dans les émotions primaires.

Les émotions secondaires sont constituées d’une combinaison entre [1] certains types de phénomènes et de situation et [2] des émotions primaires.

Ceci implique les cortex préfrontaux et somatosensoriels.

Le processus est le suivant. Imaginons que vous appreniez brutalement la mort d’un collègue de travail.

  1. Il y a une prise d’informations puis une évaluation des données. Des représentations sont alors élaborées à partir de représentations potentielles distribuées dans un grand nombre de parties de cortex d’association de niveau élaboré.
  2. Inconsciemment le cortex préfrontal répond automatiquement et involontairement. Il crée des connexions entre les représentations mobilisées et des émotions primaires associées auparavant à ce type de situation. Ces représentations acquises sont élaborées à partir des Représentations Potentielles Innées.
  3. Les réponses sont signalées à l’amygdale et au cortex cingulaire antérieur. Les représentations potentielles contenues dans ces régions répondent :
    1. En envoyant des messages neuronaux aux viscères pour leur indiquer de se conformer à l’état le plus souvent associé à cette situation.
    2. En envoyant également ces messages au système nerveux moteur (muscles et squelette) ce qui entraîne les expressions faciales et les postures corporelles associées.
    3. Active le système sécréteur d’hormone et de peptides qui impliquent un changement des états du corps et du cerveau.
    4. Active les neurones modulateurs non spécifiques du tronc cérébral ce qui entraîne des messages chimiques à différentes régions du tenlencéphale.

Emotion Sourire Damasio

Les changements a) b) et c) affectent le corps et déterminent un « état émotionnel corporel ». Le changement d) touche le tronc cérébral et affecte les processus cognitifs.

En ce qui concerne les patients atteints de lésion du système préfrontal, on constate que les émotions primaires sont intactes mais que la perception et l’expression des émotions secondaires sont affectées.

Une émotion est donc le résultat d’un processus d’évaluation mentale et d’une réponse issue de représentations potentielles. Ces représentations se construisent principalement au niveau corporel, ce qui entraîne l’état émotionnel du corps. Elles se localisent également au niveau du cerveau (tronc cérébral) et implique des changements mentaux supplémentaires.

<- Les mécanismes neuraux commandant les muscles du visage ne sont pas les mêmes dans le cas du « vrai » sourire induit par une émotion (images du haut) et dans le cas du sourire volontaire, non lié à une émotion (images du bas). Le « vrai » sourire est déclenché par une commande issue des cortex limbiques et sa réalisation est probablement médiée par les ganglions de la base.

Les lésions aux système limbique impactent les émotions primaires.

Les lésions au cortex préfrontal impactent les émotions secondaires.

On constate également une confirmation de la spécialisation des hémisphères puisque les différents types d’émotions ne sont pas tous impactés de la même façon suivant l’hémisphère lésé.

« Mon maître Norman Geschwind, le neurologue de l’université Harvard dont les travaux ont fait le pont entre les recherches classiques et; modernes sur les rapports entre cerveau et fonctionnement mental, aimait à dire que si nous avons des difficultés à sourire avec naturel devant le photographe, c’est qu’il nous demande de faire bouger volontairement nos muscles faciaux, par la mise en jeu de notre cortex moteur et de nos voies pyramidales (ces dernières sont constituées par les très nombreux axones qui proviennent du cortex moteur primaire, l’aire de Brodmann, et vont faire relais plus bas dans les noyaux situés dans, le tronc cérébral et la moelle épinière, lesquels commandent les mouvements volontaires de la musculature, par le biais des nerfs périphériques). Nous faisons ainsi ce que Geschwind aimait appeler un « sourire pyramidal». Il ne nous est pas facile de reproduire ce que le cortex cingulaire antérieur peut faire facilement ; il n’existe pas de voies nerveuses permettant de mettre en jeu volontairement le cortex cingulaire antérieur. Pour sourire de façon « naturelle » il n’y a pas beaucoup de solutions : soit vous apprenez à reproduire le sourire « naturel », soit vous demandez à quelqu’un de vous chatouiller ou de vous raconter une bonne histoire. La carrière des acteurs et des hommes politiques dépend de cette donnée simple et fâcheuse de la neurophysiologie. »

Tromper le cerveau

L’expérience de Paul Ekman :

On donne à la personne volontaire des instructions concernant la contraction de certains muscles faciaux qui les amènent à montrer l’expression typique d’une émotion donnée. Les personnes testées disent alors ressentir l’émotion en question. On peut donc en conclure qu’une partie seulement de l’expression de l’émotion (expression du visage sans le ressenti corporel) permet de reconstituer ou suffit à ressentir effectivement une émotion.

Lien -> L’Erreur de Descartes – Antinio Damasio

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